En pleine séance nostalgie, j'ai relu et Cyrano de Bergerac (et vu le film de Rappeneau) et Rébecca (et vu le film d'Hitchcock). Dans les deux cas, deux films de mon adolescence, et deux livres lus, lus et relus - les couvertures en témoignent, elles sont toutes cornées. Je préfère écrire au sujet du film d'Hitchcock aujourd'hui, car il fait un temps épouvantable - pluie et froid - , ce qui s'harmonise parfaitement avec les Cornouailles chères à Daphné Du Maurier.

Premier film américain d'Alfred Hitchcock, qui fut amené à Hollywood par David O. Selznick à la saison des transferts (Ingrid Bergman fut également du voyage), Rébecca fut un triomphe pour son réalisateur, pour son actrice Joan Fontaine, que d'aucuns jugeaient sans aucun talent - contrairement à sa soeur Olivia de Havilland -, et naturellement pour son bienheureux producteur. Le gros Hitch prit peu de risques: il portait à l'écran une auteure qu'il connaissait bien (l'Auberge de la Jamaïque, tourné l'année précédente, était déjà tiré de l'oeuvre de Daphné Du Maurier) et Rébecca avait été un immense succès de librairie deux ans auparavant.

Mme de Winter et Mrs Danvers

On peut toujours s'interroger sur la nécessité de voir un film dont on connaît déjà l'intrigue et le dénouement, pour avoir lu l'oeuvre qui a servi de support. Mias c'est sans compter le talent d'Hitchcock, qui n'est plus à démontrer, et la façon très fine, à l'époque, qu'il avait de traiter les oeuvres britanniques. Rébecca n'a pas de suspens en soi: c'est d'abord l'histoire de l'omniprésence d'une épouse défunte s'imposant à la nouvelle épouse, au domaine de son veuf, à la domesticité, à tout son entourage. La nouvelle Mme de Winter (Joan Fontaine), timide, gauche, très jeune et surtout inexpérimentée, se laisse envahir par l'ombre de Rébecca, n'osant pas évoquer sa prédécesseuse ni avec son mari, ni avec quiconque. Femme accomplie, extrêmement belle, parfaite hôtesse et gestionnaire rigoureuse du domaine de Manderley, Rébecca empoisonne peu à peu les pensées et la vie de la narratrice. Celle-ci se persuade que les non-dits de son époux sont la preuve qu'il aime toujours sa défunte femme, et que la comparaison avec elle-même ne peut être qu'à son désavantage. Ce n'est qu'après un bal catastrophique pour la narratrice et la découverte inattendue du bateau échoué de feue Rébecca que toute la vérité se met en place.

les nouveaux époux, M. et Mme de Winter

Film tout en finesse, car il est moins question ici d'événement et de rebondissement que de sensation, de secret, de non-dit. Souvent noyé dans la brume, Manderley, immense domaine coupé du monde, situé probablement en Cornouailles, englouti dans un premier temps la narratrice, écrasée par son histoire, à laquelle s'ajoute très vite l'ombre de Rébecca. Quelques mauvais génies destabilisent plus encore la nouvelle Mme de Winter, déjà peu assurée: Mrs. Danvers (Judith Anderson), la terrifiante gouvernante, qui voue un culte à Rébecca; et Jack Favell (George Sanders), le cousin de cette dernière, aux yeux trop brillants, à la bouche trop molle, aux manières trop doucereuses et à la conduite trop désinvolte. Là-dessus se dresse le personnage de Maxim de Winter (Laurence Olivier), veuf semblant éploré mais sincèrement épris de sa nouvelle épouse; plus âgé qu'elle (d'envion vingt ans), allant son train et ne s'arrêtant pas en route, c'est pourtant de lui que la narratrice - et le spectateur - apprend la vérité sur Rébecca... sans l'avoir jamais soupçonnée, malgré de nombreux indices. Le voilà, le vrai talent d'Alfred Hitchcock - et de Daphné Du Maurier. Ces deux-là étaient faits pour s'entendre.

affiche Rébecca

RÉBECCA (REBECCA)

Selznick Pictures International, 1940

Réalisation: Alfred Hitchcock, d'après la nouvelle de Daphné Du Maurier (Albin Michel)

Photographie: George Barnes

Distribution: Laurence Olivier (Maxim de Winter), Joan Fontaine (la seconde Mme de Winter), George Sanders (Jack Favell), Judith Anderson (Mrs. Danvers) 

Premier visionnage: cassette vidéo

Films avec Joan: Ivanhoé

Fims avec George: Ivanhoé, Samson et Dalila, la Proie du mort