Hier, j'ai revu avec plaisir Chantons sous la pluie, de Stanley Donen et Gene Kelly. Plutôt que d'écrire un message sur ce film, qui a de nombreux exégèses, j'ai choisi de m'arrêter sur le personnage de Lina Lamont, interprétée par Jean Hagen, qui est symptomatique du gouffre que fut, pour certaines stars, le passage du muet au parlant

Chantons sous la pluie est bien sûr un film des années 50, mais son action se déroule en 1928-1929. Pour avoir une idée de ce qu'était l'industrie du film à cette époque, il n'y a pas mieux: les studios qui tournaient à plein régime, les vamps, les garçonnes, les cascadeurs, les stars fabriquées, les moguls tout-puissants, et le rôle des services de publicité dans la construction d'une nouvelle vedette... tout est merveilleusement illustré. Les scénaristes se sont même inspirés des vedettes véritables de l'époque pour certains personnages. Zelda Zanders, "l'idole de nos garçonnes", c'est bien sûr Clara Bow mélangée à Colleen Moore; son cavalier, J. Cumberland Spendrill III, fait écho à ces vieux mondains qui se servaient dans le vivier des jolies filles des studios. Olga Mara, la vamp, est un croisement entre Nita Naldi, pour le nom et l'apparence, Pola Negri pour l'allure et Gloria Swanson pour le nom de son nouveau mari, le marquis de Bonnet de Toulon (allusion au troisième époux de Swanson, le marquis Henri de la Falaise de la Coudraye). Dora Bailey, la chroniqueuse mondaine, est à la fois Louella Parsons et Hedda Hopper; enfin Don Lockwood, le personnage interprété par Gene Kelly, est inspiré de Douglas Fairbanks (pour l'aventure) et de John Gilbert (pour la séduction).

le cascadeur et la déjà star

Au milieu de cette galerie se trouve Lina Lamont, la star de la Monumental Pictures, une blonde actrice tournant en duo avec Lockwood. Connue avant lui (elle est une vedette quand Lockwood est musicien de baltringue), elle se voit adjoindre Don comme partenaire attitré par le patron du studio. Lina a deux qualités: elle est extrêmement photogénique et rapporte énormément d'argent à son studio. Elle a deux défauts: une voix nasillarde qui lui vaut une interdiction de parler en public par le service de publicité, et croire ce qu'écrivent les journaux, à savoir qu'elle et Don sont fiancés. Mais Don, tout languissant d'amour qu'il soit sur pellicule, ne supporte par Lina. Le sort de Lina se joue avec l'arrivée du cinéma parlant, fort bien décrit dans le film: on prédit un four au Chanteur de jazz, qui finalement cartonne. Toutes les majors se mettent immédiatement au parlant, non sans mal - la première version du Spadassin royal est un régal du genre. La voix de Lina Lamont pose problème: on la double sans l'en avertir. Lina l'apprend par sa bonne amie Zelda, fait un scandale ("on ne se moquera pas longtemps de Lina Lamont, moi qui fait plus d'argent que les trois mousquetaires... à eux deux!") puis... se révèle bien plus maligne que ce qu'on croyait.

les amants idéaux

Elle court-circuite le service de pub qui devait lancer Kathy Selden, sa doublure vocale, en donnant une interview exclusive à la presse vantant ses dons de chanteuse et danseuse. Quand le patron la menace de représailles, Lina lui montre simplement son contrat de travail, qui lui offre un droit de regard sur sa publicité: le studio est responsable de ce qu'il écrit sur elle. Si cela est préjudiciable pour sa carrière, elle peut attaquer en justice, et elle gagnerait. Révéler qu'elle est doublée est préjudiciable pour son image, le patron de Monumental plie sous la menace. L'histoire aurait pu se terminer ainsi: la star un peu idiote n'est en fait pas idiote du tout. Mais c'est un film, et la doublure de Lina, Kathy Selden, est la femme que Don Lockwood aime. Lina Lamont sera donc humiliée lors de la première du Spadassin royal, quand il sera révélé, en direct, que ce n'est pas sa voix que l'on entend dans le film. Je trouve la fin de Lina très triste, car finalement, elle a combattu avec les armes qu'elle avait, et fut sur le point de gagner. Son idiotie et sa vindicte, lors de la dernière scène, sont mises davantage en avant afin qu'elle mérite sa - très cruelle - chute.

Jean Hagen, la meilleure incarnation de l'actrice des années 20. Votez Jean!

En y repensant, Lina Lamont n'est pas tout à fait la représentation de John Gilbert, qui représente pour beaucoup le cas extrême d'un passage dramatique du muet aux talkies. Gilbert avait une très bonne voix, mais au début du parlant, seule une certaine diction et un certain timbre de voix étaient considérés comme bons. C'est pour cela qu'on alla chercher aux théâtres les futures vedettes, et que les Barrymore, Ruth Chatteton et autres Bette Davis débarquèrent en masse en Californie. Gilbert fut victime de ces préjugés, mais n'oublions pas qu'il tournait encore dans les années 30, et dans la Reine Christine, sa voix est tout à fait correcte. Quand aux autres vedettes qui furent victimes de leur voix, à l'image de Lina Lamont, il convient de nuancer le propos: leur voix était en fait incompatible avec les types de rôles qui faisaient leur succès. Lina Lamont, leading lady de rêve, ne pouvait passer l'écran avec sa voix nasillarde dans des rôles de reine amoureuse: ce qui fut le cas des soeurs Talmadge ou de Pola Negri, encore que ces dernières, très riches, ne s'investirent jamais vraiment dans cette nouvelle invention, non plus que Colleen Moore, immense vedette de l'époque. Seules Mae Murray et Nita Naldi, pour ne citer que les plus célèbres, eurent maille à partir avec le son, et ne purent jamais retrouver leur lustre d'antan. Gloria Swanson, Mary Pickford, Clara Bow, Norma Shearer et Joan Cranwford, sans oublier Garbo, passèrent le cap sans problème.   

Pour finir, donnons la parole au journaliste Cedric Belfrage, qui résume ainsi son sentiment lorsque le parlant apparut:

"Après avoir vu le Chanteur de jazz, je suis rentré chez moi très triste, vraiment. Et j'ai apporté ma contribution en proclamant que les talkies n'avaient aucun avenir. Ce qui m'a rendu si triste, c'est que le langage universel était mort. Personne n'a vraiment eu l'air de se rendre compte de ça, mais après tout l'espèce humaine avait vécu des millions d'années à la surface du globe sans qu'il y ait de langage où tout le monde pouvait parler à tout le monde. Ç'avait été une des grandes causes de toutes les guerres, de toutes les dissensions - et enfin nous étions arrivés à un langage qui pouvait être montré partout et que tout le monde pouvait comprendre, et on le fichait en l'air d'un seul coup. Et ça me rend encore triste."

le directeur de publicité veut que Lina la boucle en public, comme le boss du studio et Don Lockwood