Les Caroline sont décidément des chipies: à l'image de la facétieuse fillette blonde à couettes créée par Pierre Probst, la Caroline de Jacques Becker (Anne Vernon) se sert par mégarde du gilet d'habit de son concertiste de mari pour en faire des chutes de tissu, et découpe sa seule robe de soirée dans un style "corolle", aux résultats discutables. Mais ce n'est pas grave! Pendant que son mari Édouard (Daniel Gélin), pianiste en devenir, doit jouer une Polonaise au neveu de la concierge qui revient de permission, Caroline téléphone en douce à son oncle (Jean Galland), un très snob bourgeois afin de demander à son cousin Alain (Jacques François) de prêter un gilet.

Caroline est en colère

Édouard part en catastrophe avant la soirée chez l'oncle, qu'il voit "déménager avec ses gens" le piano Pleyel sur lequel il jouera, et demande bien malgré lui à Jacques, qu'il n'apprécie guère et qui le lui rend bien, le fameux gilet d'habit. Après en avoir choisi un parmi une dizaine, tandis que Jacques, se choisissant un noeud papillon, se lamente en disant "je n'ai jamais réussi à choisir entre le satin mat et le satin brillant", Édouard retourne chez lui, et trouve Caroline avec sa robe... découpée aux ciseaux. Une dispute s'ensuit, où Édouard reproche à Caroline sa snob de famille et ses incursions maladroites dans le domaine de la couture, tandis que Caroline lui explique qu'il ne comprend rien au talent de Jacques Christian, le couturier dont elle s'est inspirée. Les choses en arrivent au point qu'Édouard gifle Caroline... qui s'enferme dans la salle de bains, et refuse de partir. Édouard, plein de remords et abattu, part seul pour la soirée, dont dépend son avenir et son futur prestige. La soirée commence; ne voyant pas arriver Caroline, son cousin Alain l'appelle; croyant avoir Édouard au téléphone, celle-ci lui assène qu'elle demande le divorce. Après ce coup de tonnerre, il ne faudra pas moins de toute la nuit pour que le couple se réconcilie.  

En 1951, le divorce reste très marginale ; il est brandi comme une menace et est davantage un ressort de comédie. Caroline n'y pense pas sérieusement, mais son cousin Alain si, qui se précipite chez elle pour lui faire une cour forcée. Au milieu de cet instantané de la vie du jeune couple, et de cette crise conjugale, filmé quasiment en temps réel, la description faite par Jacques Becker de la société venue écouter Édouard est savoureuse. On y voit des mondaines se piquant de culture (mais incapables de différencier une Valse d'une Étude) et très attirées par les jeunes hommes (Édouard, le cousin Alain) ; le cousin Alain, dont le seul emploi consiste à être un beau garçon raffiné et galant avec les dames ; l'oncle de Caroline, qui prononce avec affectation le prénom de sa nièce à l’anglaise et qui ne connait rien à la musique ; enfin, des invités vains, qui s’amusent davantage en entamant une danse puérile qu'en écoutant un récital. Une mention spéciale au couple formé par les Borch : Florence (Elina Labourdette), mondaine arrivant en retard dans une robe sirène éblouissante, et faisant des « yeux de biche » à tous les hommes ; et son mari (William Tubbs), un Américain bourru, disant sèchement à l’oncle de lui parler français car il ne comprend rien à son anglais, et qui se révèle être le véritable amateur de musique de la soirée.

des invités triés sur le volet

Un tableau d’une société et d’une époque, filmé avec une aisance remarquable, joué avec brio par chaque acteur, quasiment tous venus du théâtre. Pour conclure, voici un petit extrait du dialogue final, qui illustre à merveille la malice de Caroline. Elle est en train de sortir de la salle de bain en déshabillé, Édouard pianote. Elle prend ostensiblement une revue, et glisse à son mari, sans le regarder :

- Ne crois pas que j’ai mis ce déshabillé pour te séduire.

- Il te va très bien. Je regrette de ne pas l’avoir vu plus souvent. J’en ai profité une ou deux fois, pendant notre voyage de noces.

- Je ne savais pas que tu aimais le genre vaporeux. 

affiche Édouard et Caroline

ÉDOUARD ET CAROLINE

U.G.C, C.I.C.C., 1951

Réalisation : Jacques Becker

Photographie : Robert Le Febvre

Distribution : Daniel Gélin (Édouard), Anne Vernon (Caroline), Betty Stockfeld (Lucy Barville), Jacques François (le cousin Alain), Jean Toulout (M. Barville), Jean Marsac (M. Foucart), Jean Galland (l’oncle de Caroline), Élina Labourdette (Florence Borch) 

Premier visionnage: Ciné-Club de France 2

Films de Jacques: Falbalas