Les chaleurs accablantes de l'été me font toujours penser à cette Margot mis en scène par Patrice Chéreau : le rapport avec la Saint-Barthélemy, sans doute, les linges mouillés, les corps moites et (souvent) dévêtus... La Reine Margot reste mon plaisir coupable : découvert non à sa sortie en salles (pas encore 12 ans!) mais à la télévision, je l'ai vu, vu et revu, jusqu'à en savoir encore les dialogues par coeur. J'aimais tout : la mort d'Asia Argento, les costumes, l'agonie de Jean-Hugues Anglade, la musique de Goran Bregovic, Pascal Greggory, je comprenais tous les dialogues, et Virna Lisi me terrifiait. Aujourd'hui, mon opinion est plus nuancée. J'explique.

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En 1572, la catholique Marguerite de Valois (Isabelle Adjani), fille du feu roi Henri II et de Catherine de Médicis (Virna Lisi), épouse le roi protestant Henri de Navarre (Daniel Auteil). Par ce mariage, on veut réconcilier les Français déchirés par vingt ans de guerres de religion. Il n'en sera rien : les factions, l'attentat contre l'amiral de Coligny (Jean-Claude Brialy), chef de la faction protestante, le jusqu'au-boutisme des ultra-catholiques menés par les Guise, la faiblesse du roi Charles IX (Jean-Hugues Anglade) aboutissent au massacre de la Saint-Barthélemy. Pendant la nuit du massacre, un protestant, La Môle (Vincent Pérez), se réfugie chez la reine de Navarre. Elle le cache, le soigne, et se met à l'aimer.

Pour l'adolescente que j'étais, la Reine Margot m'a transportée : une fresque tempétueuse, des costumes d'apparat, une histoire romantique en diable, des amours tragiques, des hommes beaux, partout, une représentation de la mort comme un objet de désir, une musique presque mystique... Bref, la Reine Margot, ce fut MON film pendant cinq ans. À le revoir, aujourd'hui, c'esT comme une madeleine de Proust : je l'aime toujours, mais j'en arrive à en voir les qualités et les faiblesses. Vaste fresque, oui, mais parfois très - trop - théâtrale : la nuit d'amour entre Margot et La Môle (trop), la mort du roi (très). La mise en scène de la Saint-Barthélemy, extrêmement esthétique, s'insère parfaitement dans l'ensemble : la chaleur, la fureur, la mort, tout y est. On peut regarder la Reine Margot comme une succession de tableaux, tous minutieusement étudiés : parfois on voit du Clouet, parfois du Marot, du Velasquez ou du Sanchez Coello ; et, c'est là la haute qualité du film, les dialogues, écrits dans un style totalement contemporain, ne jurent pas avec une histoire se déroulant au XVIsiècle.  

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Je me rappelle d'une réflexion que je m'étais faite à l'époque de ma découverte du film : pour une histoire portant le nom d'une héroïne, je trouvais qu'on la voyait bien peu, cette reine Margot, et qu'elle n'était pas la protagoniste de l'histoire, loin de là. Et je me souvenais alors de mes cours de français : la Reine Margot, c'est Alexandre Dumas, et Dumas, comme tous les romantiques, comme Victor Hugo, Alfred de Musset ou Alfred de Vigny, fait peu de place aux femmes dans ses œuvres : pour un rôle féminin, il y a trois rôles masculins. Et, de fait, la distribution du film reflète ce décalage : quatre leading rôles féminins, neuf masculins. Mais quels rôles ! Dominique Blanc, ma préférée, Asia Argento, qui meurt si romantiquement... et Virna Lisi, la plus impressionnante Catherine de Médicis de l'histoire du cinéma. Avec son visage, qui ressemble déjà à un masque mortuaire, sa voix, glaçante, même lorsqu'elle s'adresse à son fils préféré : une interprétation incomparable, admirable, fascinante, qui, à mon humble avis, est la meilleure du film. Finalement, c'est embarrassant à écrire, c'est Isabelle Adjani que je trouve la moins convaincante. Adjani, que j'aime follement dans l'Histoire d'Adèle H., dans Tout feu tout flamme, dans la Dame aux camélias, même dans Dix pour cent, hélas, en reine Margot, elle est comme écrasée par la prestance et le jeu tout en magnétisme de Virna Lisi. Ses lignes de dialogues sont les plus faibles - un comble, pour une héroïne! - et difficilement compréhensibles, elle est davantage dépeinte comme une romanesque - et non une romantique... un personnage finalement assez faible, sans réel poids. C'est la réelle déception du film : Patrice Chéreau aurait pu en faire une authentique héroïne ; hélas, ce n'est pas le cas.

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La distribution masculine est, en revanche, assez équilibrée : Daniel Auteuil fait le job en parpaillot, Jean-Hugues Anglade est un Charles IX plus fantasmé que nature, Vincent Pérez, dont le rôle au cinéma est beau gosse, joue parfaitement sa partition, Jean-Claude Brialy est d'une composition et d'une sobriété remarquables... et Pascal Greggory, ah, en duc d'Anjou : un régal. Sans oublier les apparitions, très plaisantes, de Bruno Todeschini et Nicolas Vaude.

Que reste-t-il, à mon souvenir, de cette Reine Margot ? une fresque tempétueuse et désordonnée ; la scène du mariage, admirable ; les costumes de Moidele Bickel ; l'Elo Hi et l'U te sam se zaljubia, de Goran Bregovic ; les scènes entre Henriette de Nevers et Coconas, presque burlesques ; les palais, dépouillés de tout ; le duel entre La Môle et Coconas, au milieu des cadavres ; et la présence glaçante de Virna Lisi.

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LA REINE MARGOT 

1994

Réalisation : Patrice Chéreau, d'après le roman d'Alexandre Dumas

Photographie : Philippe Rousselot

Distribution: Isabelle Adjani (Marguerite de Valois), Daniel Auteuil (Henri de Navarre), Jean-Hugues Anglade (Charles IX), Vincent Pérez (La Môle), Virna Lisi (Catherine de Médicis), Dominique Blanc (Henriette de Nevers), Pascal Greggory (le duc d'Anjou), Claudio Amendola (Coconas), Miguel Bosè (le duc de Guise), Asia Argento (Charlotte de Sauve), Julien Rassam (le duc d'Alençon), Thomas Kretschmann (Nançay), Jean-Claude Brialy (l'amiral de Coligny)

Premier visionnage : France 2