Sérénade à trois, ou Design for living, ne m'a pas intéressée lorsque je le vis pour la première fois. Je m'en souviens, ce film lubistchien en diable clôturait le cycle "l'Âge d'or de la comédie américaine" du Cinéma de minuit. Après l'Impossible M. Bébé (ici), après l'Extravagant Mr Deeds (là), après New York Miami, après Sylvia Scarlett, j'étais déconcertée par cette histoire de ménage à trois, très choquant pour mes yeux d'adolescente. Aujourd'hui, j'ai grandi, j'ai gardé la cassette, j'ai revu le film et... n'en jetez plus, il vaut sa réputation de classique. 

Georges, Tom, Gilda

Dans un train roulant de Marseille vers Paris, Gilda Farrell (Miriam Hopkins), jolie caricaturiste à la langue bien pendue, fait la connaissance de deux compères fauchés: Thomas Chambers (Fredric March), dramaturge, et Georges Curtis (Gary Cooper), peintre. Les deux hommes tombent sous le charme de la jeune femme, qui elle n'arrive pas à choisir entre les deux. En outre, elle a un ami platonique, Max Plunkett (Edward Everett Horton), qui se trouve être également son employeur. Gilda fréquente les trois puis propose un "gentlemen's agreement" à Thomas et Georges, les deux qu'elle préfère: pas de relations intimes, mais une solide amitié ainsi qu'un oeil impartial de la jeune femme sur les oeuvres de ses deux amis (dont la carrière ne décolle pas). Or, lorsque Thomas part à Londres pour mettre en scène sa pièce, Gilda, restée seule avec Georges, déclare: "J'ai conclu un gentlemen's agreement... mais je n'en suis pas un, de gentleman." Et ensuite...

Gary et Miriam

Curieusement, parmi les critiques de cinéphiles que j'ai pu lire, peu sont emballés par le sujet du film, bien que tous reconnaissent sa qualité. Représenter un ménage à trois en 1933 sans avoir eu affaire à la censure, c'est un véritable tour de force! César et Rosalie, film plus tardif traitant aussi de l'hésitation d'une femme face à deux hommes, est à cet égard bien moins subversif que Sérénade à trois. Gilda propose le ménage à trois, les deux copains acceptent! Sans doute l'appréciation du film dépent-elle de celui qui le regarde. L'ellipse façon Lubistch atteint ici son paroxysme: c'est en voyant chez Gilda Tom vêtu de son smocking au petit déjeuner que Georges devine qu'il n'a pu que dormir (et pas que) chez elle. C'est en fracassant, au petit matin, un vase offert par Tom et Georges que l'on devine que la nuit de noce entre Gilda et son mari s'est mal déroulée. 

Le vrai sujet, à mon avis, c'est la place de la femme. Gilda aime, choisit, décide, et ses deux compères ne peuvent qu'accepter ses choix, puisqu'ils l'aiment, et sont amis tous les deux. Le seul jaloux, c'est Max Plunkett, le soutien de Gilda, qui fait une scène aux deux compères, sans réel succès (si ce n'est de donner involontairement la réplique phare de la pièce de Tom). Que, ou plutôt qui choisir? Gilda fera le choix de ne pas choisir, justement: elle veut tout, elle aura tout! C'est ça la vrai révolution. Et comment résister au Paris filmé par Lubitsch, lui qui situa les intrigues de quasiment tous ses films des années 30 dans la capitale française? Sérénade à trois pourrait se regarder uniquement pour la première scène, celle de la rencontre entre Gilda, Tom et George, intégralement jouée en français. Si!

C'est vrai que je préfère d'autres Lubitsch : Haute Pègre, la Huitième femme de Barbe-Bleue ou la Veuve joyeuse. Cependant, Sérénade à trois possède un cachet tout à la fois bohême et aristocratique (la chambre de bonne de Tom et Georges, le maintien fou de Miriam Hopkins). Son analyse des rapports amoureux, si légère qu'elle soit, est bien plus fine qu'elle n'y parait. La femme lubitschienne ne sait pas choisir entre deux hommes? Elle choisit les deux, c'est aussi simple que cela. En ce qui me concerne, moi, je n'hésiterais pas: ce serait Gary Cooper. Définitivement. Et tel Miriam Hopkins, je me pavanerais dans de somptueuses robes en lamé doré, et prendrais le petit-déjeuner en négligé de soie bordé de plumes aux épaules. C'est ça, Paris!

affiche Sérénade à trois

SÉRÉNADE À TROIS (DESIGN FOR LIVING)

Paramount, 1933

Réalisation: Ernst Lubitsch, d'après la pièce de Noël Coward

Photographie: Victor Milner

Distribution: Fredric March (Thomas Chambers), Gary Cooper (Georges Curtis), Miriam Hopkins (Gilda Farrell), Edward Everett Horton (Max Plunkett)

Premier visionnage: Cinéma de minuit

Film avec Gary: par ici

Fims d'Ernst Lubitsch: Ninotschka

Films avec Miriam: l'Héritière