Il y a des films, comme ça, qui appartiennent à vie à votre top 5; vous vous rappelez précisément quand vous les avez vus pour la première fois, vous connaissez leurs dialogues par coeur, et les revoir est un plaisir renouvelé. Vous regardez désormais les arrières-plan, les costumes en détail, les troisièmes rôles, les figurants, le cheval qui passe dans l'angle supérieur gauche pendant que Mme Jennings parle à Miss Dashwood. Raison et Sentiments est de ces films. Je me rappelle bien de sa découverte: il était diffusé sur France 2, je l'avais enregistré pour le voir plus tard car, le lendemain, je passai l'examen du code de la route (d'ailleurs, lors de l'attente des résultats, une greluche avait raconté la fin du film; je l'ai détestée immédiatement). Une fois découvert, j'ai été transportée: j'entrais dans l'univers de Jane Austen

Edward et Éleonore (scène coupée)

L'histoire est connue, qu'importe, je la résume: M. Dashwood meurt; sa propriété, ses titres, sa fortune, bref tout revient à son fils; selon la loi anglaise, rien ne peut revenir aux filles (d'un second lit): il demande donc à John (James Fleet) de s'occuper de sa veuve et de ses trois demi-soeurs. John est marié à Fanny (Harriet Walter), une femme d'esprit égoïste et de caractère sec; son mari, peu enclin aux générosités spontanées, se laisse convaincre sans trop de difficultés de ne finalement rien faire. Mme Dashwood (Gemma Jones) et ses trois filles Éléonore (Emma Thompson), Marianne (Kate Winslet) et Margaret (Émilie François), se voient contrainte de quitter leur demeure et partent habiter dans un petit cottage, véritablement pauvre et mesquin à côté de leur premier lieu de vie. Là, elles y rencontrent la société restreinte du Devonshire, essentiellement composée de leurs voisins Sir Middleton (Robert Hardy), Mme Jennings (Elizabeth Spriggs) et le colonel Brandon (Alan Rickman). Quand Éléonore garde un souvenir ému du frère de Fanny, Edward (Hugh Grant), mais se défend de penser sérieusement à lui alors qu'elle n'a pas de dot, Marianne s'enthousiasme avec fougue pour le fringant Willoughby (Greg Wise), dernier libertin du XVIIIe siècle.

Willoughby et Marianne

Ang Lee a dédidément tous les talents, une finesse d'esprit et une sensibilité à fleur de peau lui permettant d'aborder tous les genres: Garçon d'honneur, histoire d'un new-yorkais d'origine singapourienne et homosexuel, était déjà géniale; avec Raison et Sentiments, il se glisse avec un tact et une aisance admirable dans la Grande-Bretagne du début du XIXe siècle. La peinture des nobles ruraux, des nouveaux riches citadins, de l'esprit posé d'Éléonore et du romantisme à contretemps de Marianne, tout y est, et tout y est parfait. Peut-être n'y avait-il qu'un Taïwanais pour aborder sans crainte et sans a priori l'oeuvre de Jane Austen, qui souffrit, pendant quelque temps, d'une connotation désuète. Rien de tout dans Raison et Sentiments: les thèmes abordés par la romancière restent d'une surprenante modernité. Raison et Sentiments relança l'întérêt autour de l'oeuvre de Miss Austen, et mit au générique quelques acteurs qui feront une belle carrière: outre Emma Thompson, qui signe le scenario, Alan Rickman, mon shérif de Nottingham préféré, ici un homme secret, tout de compassion et d'une douce réserve, Kate Winslet, pas encore coulée par le Titanic, Hugh Grant, qui bégayait déjà, et Hugh Laurie, futur docteur zarbi à succès, avec déjà un rôle de personnage irrascible. On peut seulement relever qu'Emma Thompson est un peu trop âgée pour son rôle.

L'impression qui se dégage de cette oeuvre est pastel relevé: pastel, par les couleurs des costumes, les teintes des habitations, les tons des paysages; relevé par les dialogues souvent acérés, jamais mièvres, les personnages de caractère, les histoires secrètes parfois à la limite du Dickens. Mais nous sommes chez une dame, et rien de sordide n'arrivera. Mais il s'en faudra de peu qu'Éléonore ne soupire toute sa vie pour Edward sans espoir de mariage, et pour que Marianne meurt de languissement après avoir aimé trop fort. Alors, bercé par la délicate musique de Patrick Doyle, laissez-vous envoûter par l'histoire d'Éléonore et de Marianne: c'est peu, mais cela fait tout.

affiche Raison et sentiments

RAISON ET SENTIMENTS

Columbia, 1995

Réalisation: Ang Lee, d'après le roman de Jane Austen (éd. Christian Bourgois)

Photographie: Michael Coulter

Distribution: Emma Thompson (Éléonore Dashwood), Alan Rickman (le colonel Brandon), Kate Winslet (Marianne Dashwood), Hugh Grant (Edward Ferrars).

Premier visionnage: France 2