Ah, Clark Gable trempé de sueur tropicale, en bras de chemise et barbe de trois jours, arpentant les plantations de caoutchouc de la Cochinchine... Se pointe, on ne sait pas trop pourquoi, une (très) blonde fille de joie, Vantine (Jean Harlow), au parler aussi rosse que sa chevelure est naturelle. Clark, ou plutôt son personnage, Dennis Carson, l'emballe aussi sec, et s'en accommode quand débarque l'autre femme. Mary Astor, le plus beau visage préraphaélite du cinéma muet - qui rendit fou John Barrymorre - est Mme Willis, "a lady" comme dit Vantine, accompagnant à ses risques et périls, loin de toute civilisation, son mari ingénieur. Dennis, comme tous les hommes, préfère les femmes inaccessibles. Il tombe amoureux de Mme Willis, la séduit sans coup férir (auparavant il s'est rasé et lavé, précision importante) et entame une liaison avec elle sous l'oeil de Vantine, mais pas de son mari. Il a eu la présence d'esprit d'éloigner M. Willis (Gene Raymond) de la plantation pour lui faire construire une route en pleine mousson. Perfide, ce Dennis.

l'épouse et le planteur

Et au final, la morale sera sauve. Si l'on y voit une fille de joie ne faisant pas mystère de son métier (on la voit se faire payer) et une liaison adultère affirmée, le studio préfère une fin ne portant pas à la controverse. Un final crépitant renvoi la femme à son mari, Vantine à Dennis, et le mari n'en saura jamais rien - bien que Dennis se prenne une balle dans les côtes. Mais les héros virils, ça ne souffre pas.

Le film vous rappelle quelque chose? C'est normal. Vingt ans plus tard, John Ford reprend Clark Gable et le même scénario, troque la blonde fille contre une brune, la brune épouse contre une blonde, la Cochinchine contre l'Afrique noire, et la Belle de Saïgon devient Mogambo. Mais la qualité de la Belle de Saïgon, de ses interprètes et de ses accrocs délicieux à la morale établie sont sans commune mesure avec sa version africaine. Quoique tourné en studio, l'intrigue remet en mémoire certains faits: les planteurs et colons débarquant en Indochine étaient vraiment des aventuriers - Dennis apprend à Mme Willis que le médecin est à trois jours de bateau, ou trois semaines de brousse; rares étaient les épouses de bonne famille qui suivaient, et au vu des conditions de vie, on le comprend aisément.

la femme de petite vertu et le planteur

La Belle de Saïgon est le premier vrai film que je vois avec Jean Harlow; son débit de mitraillette, son accent à couper au couteau et le parler argotique de Vantine, qu'elle fait sien, est un régal. Non dénuée d'humour, elle intervient dans la vie de Dennis comme un ouragan; quand Dennis tombe sous le charme de l'épouse distinguée, on découvre que la petite Vantine a un coeur. Mary Astor, loin d'être effacée par la blonde platine, est au contraire son alter ego dans les yeux de Dennis. Quand l'actrice tourne ce film, elle a dix ans de carrière derrière elle, dix ans de moins que Jean Harlow, et un scandale retentissant à son actif (un de ses ex-mari, au temps du muet, dévoila à la presse le journal intime de sa femme, où elle décrivait, en des termes non équivoques, ses liaisons depuis son arrivée à Hollywood); elle ne joue pas le rôle d'un faire-valoir: les deux personnages féminins se complétent parfaitement, quoique diamétralement opposés. L'épouse peut tomber dans l'adultère, et la prostituée être droite. Le réalisateur se garde bien de juger ses personnages féminins, et c'est tant mieux. Personne de ce trio n'est irréprochable:la poussière rouge, ça tourne la tête et les sens.

affiche Belle de Saïgon

LA BELLE DE SAÏGON (RED DUST)

MGM, 1932

Réalisation: Victor Fleming

Photographie: Harold Rosson

Distribution: Clark Gable (Dennis Carson), Jean Harlow (Vantine), Gene Raymond (M. Willis), Mary Astor (Mme Willis)

Premier visionnage: support DVD

Fims avec Clark: les Désaxés, la Courtisane, l'Esclave libre, Franc jeu, Fascination, l'Appel de la forêt