La Dame du vendredi ne m'intéressait pas à l'époque où j'eusse dû l'apprécier: filmé dans seulement trois décors différents, resserré dans le temps et faisant l'apologie d'un journalisme prêt à tout pour obtenir une exclusivité, ce film me parut cynique et un peu amoral. Désormais, j'ai grandi, je travaille dans les relations presse, et cette oeuvre d'Howard Hawks a soudain pris un tout autre sens: les atmosphères des salles de presse sont les mêmes en 2014 qu'en 1940.

Walter Burns (Cary Grant, dans un de ses grands personnages dénués de scrupules) dirige le Morning Post; le jour où l'on attend le résultat de la demande de grâce d'un condamné à mort, son ex-femme, Hildy Johnson (Rosalind Russell), qui est également son meilleur élément, revient pour lui dire que 1. elle se remarie, et 2. elle quitte le journal. Peu soucieux de lui faire croire que cette nouvelle l'indispose, mais ayant besoin de sa meilleure plume, celle d'Hildy, pour suivre le recours en grâce, Walter va user de tous les moyens, mêmes les plus bas, pour saboter le départ d'Hildy en lune de miel avec son futur mari Bruce Baldwin (Ralph Bellamy). Prise au piège sans avoir eu beaucoup à se débattre, Hildy se retrouve dans la salle de presse du Palais de justice avec cinq futurs ex-confrères pour attendre la décision du procureur... et contre toute attente, elle livrera à Walter un entretien exclusif du condamné, en même temps qu'elle laissera, bien malgré elle, Bruce partir à Albany tout seul (enfin, avec sa mère).

Après vous, chère ex future épouse...

La Dame du vendredi est à l'origine une pièce de Ben Hecht, fameux scénariste de la belle époque d'Hollywood. Connaissant parfaitement les arcanes du mileu de la presse, il s'en donne ici à coeur joie, détaillant les magouilles pour avoir la meilleure une - ou la plus sensationnelle -, y compris en soudoyant politiciens, policiers ou simples témoins. Howard Hawks a choisi de garder la référence théâtrale en n'utilisant que trois décors, l'un après l'autre: le bureau de Walter, le restaurant où Walter déjeune avec Hildy et Bruce, et la salle de presse du Palais. Ce qui pourrait sembler être une paresse de sa part n'est en fait qu'un subterfuge pour donner toutes leurs forces aux dialogues. Débités avec une aisance confondante par Rosalind Russell, grande dame de la comédie américaine, brune, élancé et d'une allure souveraine, les dialogues de Ben Hecht sont la perle du film, son acmé: un déluge de phrases juxtaposées, de rosseries, d'épigrammes et de mauvaise foi. Cary Grant n'est pas en reste, et laisse éclater tout le machiavélisme dont il peut faire preuve en envoyer son homme de main, le peu recommandable Louis, pour garder Hildy et hâter le départ de Bruce pour Albany. Le malheureux comdamné à mort importe moins que la chasse à son entretien exclusif, avant et après sa grâce: c'est ce cynisme qui m'avait choquée lorsque je vis le film à 15 ans.

Attention Bruce, Walter est un manipulateur de premier ordre!

Il est amusant d'entendre que Walter va soutenir les Républicains pour avoir son scoop, alors que le journale roule pour les Démocrates depuis vingt ans; que Walter exige de mettre Hitler et la guerre en Europe dans les bandes dessinées, car il a besoin de cinq colonnes à la une pour l'entretien du condamné; et d'apprendre que La Guardia était un maire, avant d'être un aéroport. On en apprend tous les jours. Et Hawks parlant avec la voix de Cary Grant et la diction implacable de Rosalind Russell, c'est un mélange implacable.

Au fait, savez-vous pourquoi ce titre en français? Traduit littéralement de l'anglais, il ne veut rien dire, et pour cause: His Girl Friday est un jeu de mot avec l'expression Man Friday, qui désigne un homme à tout faire. Pour Walter, Hildy est ce man friday, à la fois sa meilleure journaliste et sa (meilleure?) épouse. La signification s'est perdue dans le titre francophone.

affiche Dame du vendredi

LA DAME DU VENDREDI (HIS GIRL FRIDAY)

Columbia, 1940

Réalisation: Howard Hawks, d'après la pièce de Ben Hecht et Charles Mac Arthur

Photographie: Joseph Walker

Distribution: Cary Grant (Walter Burns), Rosalind Russell (Hildegarde "Hildy" Johnson), Ralph Bellamy (Bruce Baldwin)  

Premier visionnage: Arte

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