Pendant que j'écris ce billet, nous sommes le 8 mai 2014. Nous avons célébré l'armistice de la Seconde Guerre mondiale, tout en rappelant que l'année 2014 marque également le centenaire de la Première. Je souhaitai parler d'un film évoquant ou se passant pendant les années 40. Aucun ne m'est venu spécialement en tête, en revanche, j'ai tout de suite pensé à Prisonnier du passé; le film se passe après la guerre de 14, et sortit au cinéma... en 1942. L'occasion est donc trop belle pour ne pas parler de ce beau mélodrame.

L'histoire? En 1918, dans un asile britannique pour blessés de guerre, un vétéran amnésique, appelé Smith (Ronald Colman), s'échappe quand il entend que l'armistice est prononcé. Echouant dans une ville en fête, il est pris en charge par une danseuse, Paula Ridgeway (Greer Garson), qui l'accueille, puis le soustrait à la police - qui recherche l'évadé de l'asile - et enfin l'emmène dans un village pittoresque du Devon. Là, Smith recouvre ses facultés d'élocution, puis commence à écrire des articles, sous l'impulsion de Paula, qui le soigne avec une attention plus que maternelle. Tombés amoureux, mariés puis parents, le couple semble être parfaitement heureux. Et ce qui devait arriver arriva: à l'occasion d'un voyage à Londres, Smith, renversé par une voiture, recouvre sa mémoire... mais perd tout souvenir de ce qui s'est passé pendant son amnésie. On apprend qu'il est le fils d'un riche homme d'affaires et qu'il s'appelle Charles Rainier. Après de longues années passées à le rechercher, Paula le retrouve, et se fait engager auprès de lui comme secrétaire, dans l'espoir de susciter les souvenirs qu'ils ont partagés ensemble.  

Greer Garson et Ronald Colman

Un véritable mélodrame, c'est peu de le dire, mais fait avec une sincérité et une justesse qui fait qu'on est pris, malgré qu'on en ait. Le réalisateur, Mervyn Le Roy, était l'un des plus respectés de la MGM; peu de projets importants lui échappaient, et il fut à la tête de réussites comme Johnny Eager, roi des gangsterla Valse dans l'ombreUne allumette pour trois ou Chercheuses d'or 1933. Ici, sa sensibiité et son sens du romanesque, teinté d'un solide pragmatisme, s'épanouissent à merveille. L'image, presque toujours noyée dans la brume quand Smith est amnésique, redevint soudain brillante et nette lors de son réveil. Le charme délicieusement suranné de cette rencontre entre ce soldat et cette danseuse agit toujours. En 1942, il s'agissait de distraire les foules de l'effort de guerre, mais pas non plus de l'oublier: d'où cette histoire prenant racine dans les tranchées françaises, et cette mélancolie sourde imprégnant le film, et le jeu des deux protagnistes. 

Si Greer Garson est peu crédible quand elle chante (une seule scène), elle reste ce personnage rassurant créé par le cinéma, une femme flamboyante mais distinguée, aux allures de femme au foyer de rêve. Son timbre de voix et son allure typiquement britannique font le reste. C'est un personnage de cinéma qui n'existe plus. Ronald Colman est au diapason: tout de sobriété contenu quand Smith est amnésique, parfait homme du monde quand il recouvre son identité. Ronald Colman avait d'autant moins de mal à se glisser dans la peau d'un soldat de la Grande Guerre qu'il en fut un lui-même: il fut blessé à Ypres, dès 1914, et fut réformé en 1915. Son élocution hésitante et grave, symbolisant l'impossibilité de dire l'horreur des tranchées, est admirable.

Deux Britanniques pour un triomphe américain: le film fut l'un des plus applaudis de l'année 1942, et quasiment toute l'équipe fut nommé aux Oscars. Aujourd'hui, il reste un film mélancolique, se penchant avec justesse sur le passé, sans oublier l'avenir.

affiche Prisonnier du passé

PRISONNIER DU PASSÉ (RANDOM HARVEST)

MGM, 1942

Réalisation: Mervyn Le Roy, d'après un roman de James Hilton

Photographie: Joseph Ruttenberg

Distribution: Ronald Colman (Smith/Charles Rainier), Greer Garson (Paula), Philip Dorn (Dr Benet), Susan Peters (Kitty Chilset), Henry Travers (Dr Sims), Reginal Owen (Biffer)

Premier visionnage: cinéma de minuit